La Turquie accueille le sommet de l’OTAN à Ankara début juillet 2026, et elle ne laisse rien au hasard. Un forum industriel intégré au programme officiel réunit ce 6 juillet quelques-unes des 3 500 entreprises turques du secteur de la défense. L’objectif est clair : convaincre les alliés européens que la Turquie est un partenaire stratégique incontournable, pas simplement un sous-traitant.
Pour les dirigeants qui suivent les marchés de la défense ou les dynamiques industrielles européennes, ce moment est à surveiller. Il dit quelque chose sur la façon dont un État peut transformer sa base industrielle en levier géopolitique, et sur les obstacles que même les meilleures performances commerciales ne suffisent pas à lever.
Une montée en puissance industrielle qui ne se discute plus
Les chiffres publiés par BFM Business sont nets. L’industrie de défense turque est classée au 11e rang mondial. Ses exportations ont progressé de 48 % en 2025, et de 29 % sur les six premiers mois de 2026. Elles représentent désormais 1,8 % des exportations mondiales d’équipements de défense, selon l’Institut suédois Sipri. Elles ont doublé en cinq ans.
Erdogan a résumé la chose à sa façon : « Ce que nous faisions en un an, nous le faisons désormais en une semaine. » Au-delà de la formule, les faits confirment la trajectoire : drones, chars, blindés, navires de guerre. Un navire a été livré en juin à la Roumanie, premier pays membre de l’OTAN et de l’UE à en recevoir un.
Le fonds de soutien industriel : un modèle à connaître
Ankara a créé un Fonds de soutien à ses industries de défense, alimenté par des contributions publiques et privées. Ce fonds a atteint près de 7 milliards d’euros en 2025, selon une note du cabinet Advantis Turkiye. C’est un modèle de financement mixte qui mérite l’attention : l’État crée le cadre, les acteurs privés cofinancent la montée en puissance technologique.
Pour un dirigeant qui réfléchit à ses marchés export ou à ses partenaires industriels, ce type de dispositif change la nature du rapport commercial. La Turquie ne vend plus des composants, elle veut « être reconnue comme un partenaire stratégique capable d’assurer la production conjointe et la coopération technologique », selon Haluk Görgün, patron du secrétariat aux Industries de défense turc.
Le blocage politique : SAFE et la question de la fiabilité
Là où ça se complique, c’est sur l’accès au programme SAFE. Ce mécanisme européen de 150 milliards d’euros conditionne le soutien aux capacités industrielles et technologiques de défense des États membres. La Turquie, bien que membre de l’OTAN, n’est pas membre de l’UE. Elle est donc exclue, sauf accord politique.
Or deux obstacles se cumulent. Le premier : le différend persistant avec la Grèce et Chypre. Le second : ce qu’Ozgur Unluhisarcikli, directeur du German Marshall Fund à Ankara, appelle la question de la « fiabilité à long terme » d’Ankara, en raison de ses liens passés avec la Russie.
Le système antimissile russe S-400, acquis à partir de 2017, n’a jamais été activé. Mais il n’a pas non plus été revendu ou détruit, comme l’exigent les États-Unis. C’est une épine qui reste plantée, même si Ankara a démontré un soutien concret à l’Ukraine dès 2022, notamment via les drones Bayraktar.
Mustafa Aydin, président du Conseil des relations internationales de Turquie, est direct : « Ça fonctionne plutôt bien avec le Royaume-Uni. Mais avec les Européens, je suis plus pessimiste. Certains membres bloquent, dont la France et l’Allemagne. Or ce sont les deux pays qui comptent. »
Sinan Ulgen, directeur du groupe de réflexion Edam à Istanbul, juge de son côté « irrationnel de ne pas ouvrir les portes à la Turquie dans un contexte géopolitique aussi difficile pour l’Europe ».
Une “phase de détoxification” qui avance lentement
Les experts s’accordent sur un point : les relations entre Ankara et ses alliés européens sont en train de se normaliser, mais sans calendrier précis. Unluhisarcikli parle d’une « phase de détoxification ». Les ingérences turques en Syrie, en Libye, les tensions en Méditerranée orientale, les dossiers Grèce et Chypre ont rendu la coopération difficile à partir de 2015. La reconstruction de la confiance prend du temps.
Ce que ça change concrètement pour les entreprises européennes
Pour un dirigeant de PME ou ETI qui travaille dans les secteurs de la défense, de l’aérospatial ou des technologies duales, plusieurs signaux méritent d’être intégrés.
L’Italie est en avance. Baykar, le producteur de drones qui a fourni les Bayraktar TB2 à l’Ukraine, a acquis l’avionneur Piaggio Aerospace et conclu un partenariat avec Leonardo, spécialiste de l’aérospatial. Des coopérations industrielles concrètes existent donc, hors du cadre SAFE.
Le Royaume-Uni coopère sur le Kaan. Ce programme de futur avion de combat inclut une participation britannique. Les achats de F-35 par Ankara restent bloqués par le Congrès américain, mais Trump a promis des « surprises » lors de sa visite. Le dossier avion de combat restera à suivre.
Les marchés export turcs progressent vite. Roumanie, Pologne, Espagne : plusieurs pays membres de l’UE coopèrent déjà avec Ankara, indépendamment de la position de Paris et Berlin. Pour une entreprise qui cherche des débouchés dans l’Europe centrale ou orientale, ignorer la dynamique industrielle turque serait une erreur.
Ce contexte s’inscrit dans un mouvement plus large de réarmement européen et de questionnement sur les chaînes d’approvisionnement en défense. Les budgets augmentent, les appels d’offres se multiplient, et les partenariats industriels se reconfigurent. Pour les entrepreneurs qui opèrent dans ce secteur, ou qui envisagent de s’y positionner, la conjoncture est favorable, mais exige une lecture fine des alliances politiques en jeu.
Si tu travailles sur des contrats publics ou des appels d’offres européens, tu sais que la conformité documentaire et comptable est un prérequis absolu. La facturation électronique obligatoire dès 2026 concerne aussi les entreprises qui facturent des acteurs publics ou des groupements industriels. C’est un chantier à anticiper maintenant.
Par ailleurs, si tu explores les aides disponibles pour les entreprises innovantes, note que le Crédit d’impôt recherche fait l’objet d’un débat en France : Roland Lescure envisage un recentrage sur les vraies innovations, ce qui pourrait affecter les entreprises qui l’utilisent aujourd’hui.
Enfin, sur la question des niches fiscales liées aux avantages sociaux en entreprise, la mutuelle d’entreprise est également dans le viseur d’un rapport de l’IGAS. Autant de signaux fiscaux à intégrer dans ta planification 2026.
Mon avis
À mon avis, ce sommet OTAN illustre quelque chose que j’observe souvent dans les dossiers industriels : la performance commerciale seule ne suffit pas à ouvrir des marchés quand les obstacles sont politiques. La Turquie produit, exporte, innove. Mais elle bute sur des blocages qui n’ont rien à voir avec la qualité de ses produits. Pour un dirigeant, c’est un rappel utile : la stratégie de développement commercial intègre aussi la cartographie des risques géopolitiques et réglementaires, pas seulement les tableaux de performance.
FAQ
Qu’est-ce que le programme SAFE et pourquoi la Turquie veut-elle y accéder ?
Le programme SAFE est un mécanisme européen de 150 milliards d’euros destiné à soutenir les capacités industrielles et technologiques de défense des États membres de l’UE. La Turquie, membre de l’OTAN mais pas de l’UE, en est exclue. Elle souhaite y accéder pour cofinancer ses projets industriels avec ses alliés européens, mais les différends avec la Grèce et Chypre, ainsi que les réticences de la France et de l’Allemagne, bloquent pour l’instant toute avancée.
Pourquoi le S-400 pose-t-il encore problème en 2026 ?
La Turquie a acheté le système antimissile russe S-400 à partir de 2017. Bien qu’il n’ait jamais été activé, les États-Unis exigent qu’Ankara s’en débarrasse. La Turquie affirme ne pas pouvoir le faire. Ce dossier alimente la méfiance des alliés occidentaux sur la fiabilité stratégique d’Ankara, et continue de bloquer les ventes de F-35 par le Congrès américain.
Quelles entreprises européennes coopèrent déjà avec l’industrie turque de défense ?
L’Italie est la plus avancée : Baykar (drones) a acquis Piaggio Aerospace et signé un partenariat avec Leonardo. Le Royaume-Uni collabore sur le programme Kaan (avion de combat). La Roumanie, la Pologne et l’Espagne coopèrent également avec Ankara, indépendamment des positions françaises et allemandes.
Quelle est la taille réelle de l’industrie de défense turque ?
En 2025, elle est classée au 11e rang mondial. Ses exportations ont progressé de 48 % sur l’année, représentant 1,8 % des exportations mondiales d’équipements de défense selon l’Institut Sipri. Elles ont doublé en cinq ans. Un fonds de soutien public-privé atteignait près de 7 milliards d’euros en 2025.
Qu’est-ce que le drone Bayraktar TB2, souvent cité dans ce contexte ?
Le Bayraktar TB2 est un drone de combat produit par Baykar, entreprise turque. Il s’est rendu célèbre après son utilisation par l’armée ukrainienne dès 2022 contre les forces russes. Son succès a contribué à propulser les exportations de défense turques et à installer Baykar comme acteur industriel de premier plan à l’échelle mondiale.



